Six jours en Ardèche

Vue sur le parking
Le circuit passe entre les différentes zones de repos : camping-cars, tentes, gymnase ailleurs. Ces coureurs repasseront dans quelques instants derrière les camping-cars.

La semaine dernière, j’étais en Ardèche. J’ai surtout vu le stade du Lac. C'était les Six Jours de France.

Six jours, c'est assez long. Même sur un petit stade, il se passe beaucoup de choses. Alors plutôt que de tenter un difficile récit chronologique, je préfère attaquer mes souvenirs sous six angles différents.

Vous pouvez naviguer dans les photos en cliquant sur l'une puis en utilisant les flèches en haut à gauche.

UNE première

Un tour de plus
A chaque tour, la puce placée à ma cheville bippe. Mon nom apparaît sur l'écran de droite. Et en général j'ai oublié de regarder le chronomètre, je le regarderai au tour suivant. (A noter : ils ne font pas les chronos plus de 100h, l'organisation est forcée de bricoler pour la centaine.)

J'ai déjà accompagné mon cher époux sur ce type de discipline. Alors je connais le principe :

  • un circuit d'environ 1km, qui s'entortille autour d'un stade ;
  • un chronomètre qui démarre à 16h le dimanche ;
  • un comptage automatique des tours grâce à une puce judicieusement accrochée à chaque concurrent ;
  • chacun court, marche, boite, comme il préfère, de jour et de nuit, pour réaliser le plus de tours possible ;
  • le chrono qui s'arrête le samedi suivant à 16h, on peut alors constater combien chacun a fait de tours.

Mais, rassurons-nous, nous ne courons pas à l'aveugle pendant cette semaine. A chaque pointage de tour, un écran de validation confirme l'enregistrement de notre tour. Un autre écran fournit le classement des concurrents en direct. Nous étions 155 au départ. Une épreuve séduisante !

Car oui, c'est ça le problème : à force de voir l'épreuve de l'extérieur, j'ai réussi à me faire convaincre pour aller y tâter de l'intérieur. Bizarrement, plus l'échéance approchait et plus cette première me semblait un peu folle. Mais allons voir...

Avec Christian
Il y avait plus d'une dizaine de couples parmi les concurrents. Sans compter ceux dont la moitié les assistait en bord de circuit. Ici : les Mauduit. C'était le genre de moment où je ne savais plus si je devais porter du long ou du court : j'avais froid sur une ligne, chaud sur une autre. Alors je n'enlevais que les manches.

Cette année, donc pour la première fois, je cours le Six Jours, et Christian, mon époux, aussi. Nos trois filles nous accompagnent pour la quatrième fois. Nous avons loué un gîte tout près, où elles logent avec ma mère. Elles viendront nous soutenir et nous encourager tous les jours, et profiteront de l'Ardèche.

DEUX pieds (je suis désolée)

Concentration
Et des fois, j'étais dans le dur. Ne PAS penser à s'arrêter.

Je suis donc partie avec un plan relativement basique. Comme j'ai froid la nuit, et que je suis une grosse dormeuse, j'ai décidé de m'arroger des bonnes grosses nuits de sommeil : 23h-4h. Nous avions loué un camping-car que nous avons installé juste sur le bord du circuit. J'en profite pour tirer mon coup de chapeau à Laurent Le Bagnard, qui a réussi à packer 50 camping-cars dans un espace qui me semblait mesurer la taille d'un jardin de banlieue.

Le reste de mon plan c'est :

  • Le premier jour, autant courir les trois quarts du temps, ce sera toujours ça de gagné ;
  • Le deuxième jour, tenter de courir la moitié du temps ;
  • Et les jours suivants on verra ce qu'on peut faire.

Dans la pratique, ça a donné une alternance course-marche à peu près correcte les deux premiers jours. Mais dès le départ, une petite inquiétude : je sentais quelque chose dans mon arche plantaire. J'étais convaincue que c'était les sandales à talons de l'été, que j'ai arrêtées trop tard (pas le temps d'aller m'acheter des chaussures fermées pour l'hiver). Puis c'est passé, et je n'y ai plus pensé. Puis la fatigue est arrivée et j'ai moins couru. Et quand j'ai tenté de m'y remettre, mon pied gauche me lançait. Bref, condamnée à marcher.

J'ai bien eu des ampoules, forcément. On s'entraîne à courir et puis on marche. Alors, le pied ne frotte pas aux mêmes endroits. Mais le podologue Maxime m'a fait du si bon boulot que je n'ai eu qu'à copier son pansement sur les deux pieds pour ne plus être embêtée pendant les 4 jours suivants. Mais gaffe tout de même : quand une ampoule a débuté au pied gauche, je ne m'en suis pas rendu compte. A ce moment, mon genou droit me lançait. Il a fallu qu'un concurrent me fasse remarquer que je ne posais jamais le talon gauche pour que je traite l'ampoule, corrige la posture et soulage le genou.

Quelle note entre 1 et 10 ?
Moi quand on me demande de noter ma douleur entre 1 et 10 (from http//xkcd.com - c'est génial, on peut passer des heures sur ces BD)

Mais l'arche de pied, ça devenait problématique. Je suis allée à la tente médicale. J'ai eu la question que je redoutais : "Sur une échelle de 1 à 10, combien évalues-tu ta douleur ?" Euh... 6. "C'est tout ?" Bah, oui, j'ai fini mon tour de circuit pour venir, ça me lance depuis des heures sans que je vienne. Et d'autre part, j'ai déjà eu un accouchement avec péridurale qui ne fonctionne pas. C'est bien simple, quand j'étais en salle d'accouchement avec les pieds cotonneux et le bassin contracté à l'extrême, je crois que RIEN ne m'aurait fait me traîner pendant plusieurs centaines de mètres jusqu'à un espace médical. Malgré tout, je ne mettrais pas 10 pour l'accourchement. Je ne me sentais pas mourir non plus. Alors oui, 6, c'est moins que l'accouchement (ou l'arrachement d'une dent de sagesse sans anesthésie, vécu aussi), mais c'est significatif.

On me strappe bien serré, je promets de ne pas exagérer. C'est vendredi soir, j'ai 385 km au compteur. J'ai déjà affreusement ralenti depuis 2 jours et demi. Je décide de faire une longue pause. Je m'arrête. Et là, c'est la cata : la douleur monte au lieu de descendre (je suis à 7 ? Ouf, ce coup-ci personne ne me pause la question.) Après avis médical, il faut faire une radio. Je pars aux urgences (en voiture.) Rien, rendez-vous pour une échographie le lendemain. Mais je me réveille dans la nuit. Allez, on arrête de se plaindre et on repart.

Ecouteurs étanches
Au petit matin, c'est bonnet plus écouteurs. Plus cinq couches de vêtements. Si besoin, je mets deux collants.

Au matin, nos filles arrivent sur le bord du circuit. Un immense sourire de Lise m'accueille : "Mamine avait dit que tu serais peut-être arrêtée. Je suis contente que tu sois repartie." OK, Lise, tu as gagné : j'appuie sur le champignon. Les 400, on les aura, ma cocotte.

TROIS oreilles

La poste de la course
A chaque passage ou presque, je jetais un oeil à droite, et s'il y avait une feuille dans la case 34, banco ! Des petits mots pour se relancer. Merci les supporters.

On serait tous un peu des extra-terrestres, nous les coureurs de courses horaires ? Moi j'avais trois oreilles pour les moments de mou. Enfin, trois lecteurs MP3. C'est la solution qui me paraissait la plus simple pour choisir ce que j'écoutais :

  • La radio ou des podcasts de documentaires ;
  • Des romans en audio ;
  • De la musique.

Finalement, j'ai peu écouté de documentaires. Mais je me suis gavée de chroniques humoristiques de 5min. Quand je ne trouvais plus de coureurs avec qui échanger des bêtises en avançant, je pouvais rire toute seule. Je ne suis pas arrivée au bout de mon roman policier. Je l'ai fini en étendant les lessives d'après course, le meurtrier c'est... Non, je ne vous le dirai pas.

La musique c'est sympa, mais finalement j'oublie plus la douleur quand je chante que quand j'écoute. Alors il y a eu des moments où, tant pis pour les autres, je chantais en courant. Pas trop fort, quand même, et sans casque. Mais c'est vraiment efficace, à refaire. Je prépare une liste des chansons que je connais entièrement, pour pouvoir varier. Il y en a pas mal.

Quand les brûlures me remontaient des pieds, il y avait trois remèdes possibles :

  • Discuter avec un autre concurrent, du moins jusqu'à ce qu'il finisse par me déposer sur place,
  • Courir, mais alors c'est l'arche plantaire qui se rappelait à mes bons souvenirs,
  • Ou bien chanter, et là, j'ai du répertoire en stock dans ma petite caboche.
Slurp
Un petit verre de sirop, et ça repart.

Oui, bon, je pouvais aussi m'arrêter pour soulager les pieds. Mais l'idée, c'est d'éviter de considérer cette option. Eviter très fort. De toute façon, elle est très insistante par moment, elle finit bien par gagner. Mais le moins souvent possible, c'est le mieux.

QUATRE heures du matin

Jean-Claude Beaumel
Jean-Claude a été accompagné de ses jeunes fans pendant toute la seconde moitié de course. Il faut dire qu'elles s'étaient choisi un sacré champion, les nénettes.

Moi j'avais mes petits rituels pour passer les journées. Le réveil à 4h, hop hop on crème les pieds, on met des pansements, on s'habille chaudement, un petit SMS à BB (pour répondre à ses touchantes attentions) et en route pour un tour de circuit. Un tour avec arrêt pipi, un tour avec arrêt ravito. Quelques tours. 5h : on écoute les infos. Quelques tours en se cherchant des compagnons de route. Dire bonjour aux autres concurrents, échanger quelques mots sur la fin de nuit. Un tour pour reposer le lecteur MP3, un pour prendre mon ticket de petit déjeuner. Quelques tours avec de grandes considérations : je fais combien de tours entre l'ouverture du petit déjeuner et le moment où j'y vais ? Combien de courage ai-je pour attendre qu'il n'y a plus la queue ? Tiens, le service va bientôt commencer. Allez, encore un tour, ma fille.

Après un petit déjeuner assis, je repars dans le jour levant. L'objectif désormais, c'est d'en faire le maximum avant que nos filles arrivent avec ma mère, vers 10h. Théoriquement à cette heure, mes pieds me disent déjà qu'ils souhaitent qu'on soit le soir. Mais déjà, tenir jusqu'à 10h (ou plus). Il y aura une petite brioche (et trois croissants pour Christian, un champion, ça se nourrit). A partir de 9h30, je guette chaque passage au niveau des stands. Pleins de gros bisous, une petite pause, et c'est reparti.

Et là, souvent, il y a ce petit flottement : je ferais bien une grosse pause, mais de quoi aurai-je l'air devant mes filles ? Alors finalement, si elle partent visiter l'Ardèche rapidement c'est pas plus mal. Allez hop, quelques tours en attendant. Là, c'est pénible, jusqu'à ce que je m'accorde 1h de pause dodo.

Au réveil, c'est reparti. On papote avec les copains, on tourne. Je me pause des questions sur mon emploi du temps : combien de tours avant d'aller faire pipi ? Je vais prendre une douche ou pas ? (Mais oui, Chantal, j'ai fini par y aller. Une fois.) Là, c'est simple, mais trop long : théoriquement, je tourne jusqu'à 18h, l'heure du repas. Et comme c'est trop long, je m'autorise un arrêt toutes les heures paires pour regarder où j'en suis en kilométrage. Pas plus, ça ne serait que de la perte de temps. Et puis, j'aime mieux voir les dizaines changer. Et en moins de 2h, il y a peu de chances.

Il y a aussi les cases courier : si ça se remplit, je vais chercher mes petits mots. Je lis et relis pendant un tour. Je ne trouve pas l'air de la chanson dont Dudu a changé les paroles. (Mise à jour : la musique originale est ici, et même sans les paroles adaptées, ça vaut le détour.)

Deux demi-tours
Une fois le grand parcours ouvert, nous faisions demi-tour après être passés derrière les gradins (à droite sur la photo). Nous faisions le tour de la piste et revenions faire le demi-tour de gauche sur la photo. Et hop, direction +1 tours au comptage.

Enfin la deuxième grosse pause assise, le repas du soir. Puis un bon roman et au lit. Enfin, je veux dire : "Allez ma fille, on avance pendant que le commissaire Adamsberg lutte contre ses démons intérieurs et ses ennemis extérieurs. Et tu te coucheras à 23h." On perce les ampoules, et dodo.

CINQ + un, c'est notre (petite) famille

La côte
Nous passons derrière les gradins à chaque tour. La côte, le devers. Et puis la descente pour relancer.

Nous sommes venus à six pour la course. Même si nous avons annoncé à nos filles que je participais aussi, elles ont insisté pour venir. Qui a dit que ça devait être ennuyeux un six jours ? Pas nos filles. Alors une petite location en ville pour les filles avec leur mamie. Un camping-car pour nous au stade. On est en tribu. Et c'était parfait pour moi.

La famille, c'était des aides matérielles mais surtout du réconfort tous les jours. C'était des moments magiques sur le circuit. Je garderai longtemps cette image d'Adèle courant avec son père un matin. Ils étaient tous les deux grands et gracieux. J'aurais rêvé de courir comme Adèle. Pour sa part, Lise a fait de nombreux tours avec Sylvie et Maria. Elles ont échangé des recettes de cuisine (les barres de céréales maison), des souvenirs de courses. Et puis Lise a initié les intéressées aux peluches à gros yeux et à la Guerre des Clans. Et puis moi aussi, j'ai fait des tours avec mes amours. Ouf, j'ai le droit ausi.

Christian ? Oui, j'ai aussi fait des tours avec. Bien plus qu'à Royan et j'ai énormément apprécié. Mais bon, quand même, il a fait sa course, et ce n'était pas la même que la mienne. C'est à la fois très sympa et frustrant d'être l'épouse d'un des favoris de la course. C'est comme un passeport : beaucoup de gens savent que je suis "la femme de", ça facilite parfois le premier échange. Mais combien de fois ai-je eu droit à un "Et comment ça va pour Christian en ce moment ?", alors que pour moi, c'était plutôt le dur. Et que de plus je n'avais pas de nouvelles de Christian depuis cinq heures, alors que mon interlocuteur avait discuté avec lui deux heures auparavant.

Il faut s'y faire, dans quelques années je serai "la mère de", Lise a déjà annoncé qu'elle ferait un six jours, plus tard. Combien d'enfants recrutés dans ces réseaux ? Le mercredi matin, quand les enfants de Privas sont venus partager des tours avec les participants du Six Jours, j'en ai pris plusieurs fois. Les fillettes comparaient avec leurs soeurs et leurs cousines le nombre de tours déjà effectués. Certaines sont revenues les jours suivants, courir avec les deux stars : Viviane et Jean-Claude.

Quand on fait des tours avec un enfant, on veut paraître sérieux. Bref, on court. Alors ce mercredi matin, j'ai repris de l'allure, et c'était chouette. J'étais encore crédible, contrairement au samedi matin. J'ai retenté le coup avec ma fille : "Lise, ça te va si on court ?" Elle est d'accord, je me mets à courir, elle éclate de rire : "Mais maman, je te suis en marchant tranquillement !"

SIX cents mètres

Epreuve de natation
Les premiers jours, on peut dire que la piste n'était pas exploitable. J'avais même du mal à croire qu'elle pourrait sécher dans la semaine.

Au début de la semaine, il a plu. C'était le début et je n'en parle qu'à la fin. C'est normal, j'ai décidé que desormais, la pluie n'aurait plus le pouvoir de me pourrir mes courses. J'ai du bon matos, j'ai le moral. Bon, je n'ai pas de bottes, les autres concurrents non plus. Alors le tour a été reduit de presque moitié : la piste, inondée, n'est pas empruntée. On fait un grand tour du stade, 600 m. Il faut slalomer autour des flaques, c'est un peu serré avec les concurrents. Mais on s'en sort. Les bénévoles nous mettent des tapis moquette sous les pieds pour passer au sec.

600m, il y a du pour et du contre. Le pour : on repasse très souvent aux places clés : les WC, le ravito, les habits de rechange. On ne fait pas de demi-tours (j'aime pas les demi-tours : on se retrouve toujours à l'extérieur, à effectuer des mètres de rab'). Mais il y a aussi du contre. Les autres concurrents parlaient surtout de la côte que l'on passait plus souvent : 2m de dénivellée quand on longeait l'arrière des gradins. Pour ma part c'est le passage au niveau du comptage de tours, quatre barres transversales à franchir, bien dures sous les pieds, que je n'aimais pas.

Et puis, après une fausse alerte le mardi, mercredi, tin tin ! Le circuit complet a été ouvert. 1025m de fun ! Et c'était génial. Finalement, la côte derrière les gradins, c'était mieux quand on la voyait moins. Et puis toutes les caillasses qui affleuraient maintenant au bout de l'"ancien circuit", pareil. On voyait plus souvent les copains : on les croisait entre deux demi-tours. Et à chaque tour, un peu plus long, je vous l'accorde, on avait gagné un vrai kilomètre. Donc quand on comptait : au prochain tour je pose ma veste, au suivant je bois un verre d'eau et je regarderai mon kilométrage au tour suivant, on avait gagné 3km. Le bonheur. Et ce tour de stade, un revêtement tout neuf pour nos pieds tout vieux. Et le paysage. Ah non, lui, il n'a pas trop changé en fait.

Comptage des derniers mètres
En fin de course, chacun prend un bâton avec son numéro de dossard. Et quand la cloche des 144h sonne, on pose son bâton, la puce enroulée autour. Et l'organisation mesure nos derniers mètres. Nous avons fini en famille, et au sommet.

Le samedi après-midi, j'ai fait les derniers tours avec le vainqueur de l'épreuve. Et ça, il n'y a que sur des courses horaires que ça peut m'arriver. Et on a posé nos petits témoins au point culminant du parcours. J'avais fait 419km.

+Inf

C'est approximativement le nombre de tentatives qu'il m'aura fallu pour rédiger ce compte-rendu. Je me suis quand même arrêtée avant le mur (Mon petit doigt m'a dit...), parce que sinon c'était difficile à publier. Comme je pense que j'étais à epsilon de l'asymptote, je compte sur votre indulgence si epsilon supérieur à êta.

Merci aux photographes dont j'ai emprunté les très belles photos.

PROMO EXCEPTIONNELLE !!! Le CR de mon cher et tendre est ICI.

Page générée par UWiKiCMS 1.1.8 le mardi 28 mars 2017.
Copyright © 2017 Valérie Mauduit. Document placé sous licence GNU FDL.
Mis à jour le dimanche 19 février 2017.